Agrément experts CHSCT. Une nouvelle procédure de certification moins partiale ?

Le décret relatif à la création du CSE prévoit également la modification du dispositif de délivrance de l’agrément des experts CHSCT, qui deviennent des « experts en qualité du travail et de l’emploi » (QTE) certifiés. Cette évolution est loin de faire l’unanimité chez les experts réunis en deux groupements de défense de leurs intérêts : l’Adeaic et le SEA-CHSCT.

expertise chsct_experts chsct_Adeaic_SEA-CHSCTLe décret du 29 décembre 2017 a précisé que les experts CHSCT dont l’agrément pour exercer leur mission serait arrivé à son terme, le verraient prorogé jusqu’au 31 décembre 2019. L’agrément pour l’expertise CHSCT deviendra ensuite une certification « expert QTE » pour qualité du travail et de l’emploi (1), dont la délivrance sera externalisée à des organismes privés, choisis à l’issue d’un appel d’offres. Plusieurs arrêtés sont attendus courant 2018 pour établir le nouveau système. D’ici là, reste-t-il une marge d’action pour les experts opposés au nouveau système ?

La privatisation annoncée du processus de certification des experts QTE, ex-experts CHSCT

Jusqu’à nouvel ordre donc, l’agrément pour pouvoir exercer le métier d’expert auprès des CHSCT est délivré à l’issue d’une procédure connue, mais critiquée pour son manque de transparence (2). Les dossiers de demande d’agrément d’expertise CHSCT sont instruits par l’INRS et l’Anact. Ces deux institutions qui font référence en matière de risques professionnels et de conditions de travail, déplorent cependant depuis longtemps leur manque de moyens pour réaliser cette mission. L’instance paritaire, le Coct, conseil d’orientation des conditions de travail, est ensuite consultée sur le dossier, sans que son avis soit toujours pris en compte par celui qui a le dernier mot : le directeur général du travail. « La DGT souhaite décharger l’Anact et l’INRS de cette tâche en la confiant à un ou plusieurs organismes certificateurs et nous la soupçonnons également de vouloir écarter les syndicats de ce processus », explique Nicolas Bouhdjar, co-président de l’Adeaic, association des experts agréés et intervenants auprès des CHSCT, qui regroupe une vingtaine de cabinets.

« Pas de co-construction, pas de réunions, pas de concertation »

« Nous sommes attachés au fait que les pouvoirs publics et les organisations syndicales participent à la validation de l’agrément d’expert CHSCT » ajoute l’expert. Un point qui est partagé par l’autre syndicat représentatif, le SEA-CHSCT. Des représentants de l’Adeaic ont été reçus en décembre dernier par la DGT (direction générale du travail), mais il leur a été clairement dit que leurs propositions ne seraient pas retenues. Ils recevront tout de même le pré-projet du futur référentiel, sans pour autant avoir l’espoir d’influer sur son contenu. « Il n’y aura pas de co-construction, pas de réunions, pas de concertation, seulement des retours en bilatéral » déplore Nicolas Bouhdjar. « Nous tenons au système actuel, à l’expertise de l’Anact et de l’INRS, mais il est vrai qu’il peut être amélioré, notamment en termes de transparence des décisions, poursuit le représentant de l’Adeaic. Nous souhaiterions par exemple avoir plus d’échanges avec nos évaluateurs, quand une décision est prise. La procédure qui se profile consistera non plus à évaluer la qualité de nos rapports, mais juste à voir si telle action a été faite, avec un système de cases à cocher, de CV d’expert à fournir, etc. Il s’agira d’évaluer une procédure plutôt qu’un contenu. », constate Nicolas Bouhdjar. Cet avis est en partie partagé par les membres du SEA-CHSCT.

L’INRS et l’Anact, une vision figée de l’expertise CHSCT ?

« Ce qui est important dans l’intervention du Coct, ce n’est pas de savoir si tel ou tel cabinet est certifié, c’est d’une part, poser des exigences générales sur l’exercice d’expertise et d’autre part de savoir ce que produisent les analyses et les diagnostics » explique Dominique Lanoë, président du SEA-CHSCT. Il est vrai que nous aurions préféré le maintien de l’autorité du ministère du travail, mais le choix de la certification est définitif semble-t-il. Nous ferons avec. »
Au travers d’un communiqué daté du 17 mars dernier, le SEA-CHSCT a rappelé par ailleurs son attachement à ce que les partenaires sociaux continuent d’être informés et d’exprimer « leurs attentes vis-à-vis des experts ». Mais au-delà de ce point, le syndicat est plutôt satisfait que l’INRS et l’Anact soient écartés du processus d’agrément. « Ils ont une vision extrêmement figée de l’expertise et on assistait à une instruction archaïque ne tenant aucun compte ni de l’évolution de la demande des CHSCT, ni des contraintes et exigences de la profession. Le processus était à bout de souffle, il était partial et hypocrite par rapport aux pratiques réelles et n’était pas respectueux des règles de droit, tel que l’aspect du contradictoire » précise Dominique Lanoë.

De nouveaux délais d’expertise CHSCT à l’encontre de la qualité du travail des experts

L’Adeiac ou association des experts agréés et intervenants auprès des CHSCT a attaqué le décret n°2017-1819 du 29 décembre 2017 relatif au comité social et économique, en particulier sur le délai maximal de deux mois à compter de la désignation du cabinet d’expertise, en cas de « risque grave ». « Selon le ministère même, deux mois est le délai moyen d’intervention d’un cabinet. Ce qui montre que les experts ne sont pas déraisonnables dans leurs pratiques. Pourquoi donc fixer un délai maximal, sans prévoir des cas particuliers, comme par exemple ceux pour lesquels une enquête judiciaire empêche et retarde le début d’une expertise ? », questionne Nicolas Bouhdjar, co-président de l’Adeaic. « Nous avons engagé ce recours devant le Conseil d’Etat pour retrouver les conditions d’exercice de notre métier, pour pouvoir bien faire notre travail. Ces nouvelles dispositions exposent les cabinets d’expertise et leurs équipes à de vrais risques psychosociaux par la « qualité empêchée ». Nous ne souhaitons pas en arriver à rendre des rapports insuffisants au regard des attentes des IRP qui les demandent et des enjeux de santé des salariés. »

Il semble cependant que le syndicat des experts agréés, regroupant une trentaine de cabinets d’expertise CHSCT, soit plus écouté par le ministère du travail que l’Adeaic. Probablement parce que ses membres représentent en valeur, près de 80 % du marché de l’expertise en France et que parmi eux figurent les plus « gros » du marché (Secafi, Technologia, Syndex, etc.). « Nous sommes en discussion avec la DGT qui doit publier, dans les semaines à venir, un arrêté sur les modalités de l’habilitation. » Cet arrêté définira les critères à remplir et les éléments à respecter par les cabinets candidats à l’habilitation et contrôlés par les organismes certificateurs. »

*(1)« Le changement même de la désignation des experts de CHSCT en CTE, traduit une régression », estiment plusieurs experts interrogés. « Les mots « qualité du travail et de l’emploi » ont une connotation clairement productiviste. La sécurité et les conditions de travail ne sont plus au centre des préoccupations et c’est inquiétant. »

*(2) lire l’article d’Eric Berger dans Santé & Travail n° 078 – avril 2012

 

Philippine Arnal-Roux