Sciences Po. Quelle place pour le digital dans les relations sociales ?

Sciences Po, en partenariat avec SNCF Réseau et le cabinet Ytae, ont lancé un atelier en deux séances, baptisé Digilab, réunissant cadres syndicaux et managers, pour réfléchir sur la place des relations numériques dans le dialogue social et la communication en entreprise.

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Nabil Wakim, directeur de l’innovation du groupe Le Monde a animé la dernière partie du Digilab de Sciences po, visant à rassembler les différentes idées fortes de l’atelier.

La communication par le digital transforme profondément les relations entre les acteurs de l’entreprise, avec en conséquence une communication qui « s’horizontalise », pour le meilleur et pour le pire. Managers, directions, salariés et syndicats ne se sont pas tous appropriés les technologies du numérique et les nombreux usages qu’il reste à expérimenter. L’idée de ce Digilab Social, lancée par Bénédicte Tilloy, secrétaire générale et DRH de SNCF Réseau et Jean-Paul Bouchet, secrétaire général de la CFDT Cadres, a été concrétisée par un atelier organisé en avril dernier sur deux journées dans les locaux de Science Po.

Le principe : réunir une cinquantaine de managers et de cadres syndicaux de grandes entreprises (Airbus, La Poste, Renault, Thalès, SNCF, EADS, Radio France et GRDF) pour échanger les pratiques et en imaginer de nouvelles.

Le rôle central du « maillon » manager

Lors de la première session, Nicolas Colin, expert en numérique et Dominique-Jean Chertier, ancien président de Pôle emploi et DG délégué de Safran, sont intervenus pour partager leurs expériences et lancer les premières réflexions parmi les participants. Les sujets explorés ont traité du rôle du digital dans les relations salariés et clients, puis entre les managers et le dialogue social. Coordonné par le cabinet Ytae, le déroulement de l’atelier a permis de dessiner une carte des acteurs et des rôles dans une entreprise digitalisée, créer un nuage de mots autour du thème et en retirer trois idées fortes. La première fait ressortir l’enjeu de donner à chaque salarié, et aux managers en particulier un rôle dans ces relations qui paraissent dès lors si diluées. La deuxième met en exergue le rôle majeur du cadre, comme maillon entre les salariés et la direction, dans une entreprise où le numérique a créé un dialogue direct, non filtré et difficilement maîtrisable entre les collaborateurs et la direction. Enfin, définir les règles ou le cadre de ce nouveau mode de dialogue social est le troisième enjeu relevé lors de l’atelier.

Un comité d’entreprise en Périscope, fausse bonne idée ?

Lors de la deuxième session, les idées de nouveaux usages des outils numériques ont fusé d’un groupe de participants à l’autre. Créer un comité d’entreprise en Périscope (application permettant de filmer et de diffuser en direct un événement via téléphone portable, médiatisé lors de la manifestation Nuit debout), a été proposé, suscitant des réactions mitigées dans la salle. « Quand j’ai été élue au comité d’entreprise, le jeu d’acteur et ces rôles récurrents de victime-sauveur-bourreau qui y régnait m’a surprise. Je me dis qu’être filmés pendant une réunion du comité d’entreprise nous permettrait peut-être de sortir de ces postures » a expliqué l’une des participantes. « Justement, cette nouvelle situation risque d’accentuer encore ces postures, l’effet spectacle, et donc de nuire à la qualité de la négociation » a contredit le sociologue Guy Groux, spécialiste des questions sociales, venu participer à l’atelier.

Une messagerie instantanée dans l’entreprise

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Guy Groux, directeur de recherche du Cevifop et Dominique-Jean Chartier, ex-DG de Safran ont participé au Digilab de Sciences Po le 28 avril 2016.

Autre idée suggérée par un groupe de participants : un What’s App interne à l’entreprise. Cette application mobile permet d’échanger des messages instantanés via internet à partir d’un numéro de téléphone. Les messages ne sont pas stockés et il n’est pas demandé de créer un profil. Les avis partagés sur cette suggestion ont fait ressortir la difficulté, au sein d’une société, de maîtriser le flux de messages qui pourraient circuler et la capacité nécessaire de la direction à répondre et à modérer les questions de ce nouveau canal de communication avec les salariés. Un tel outil devrait sans aucun doute être encadré par une charte et des conditions d’utilisation bien définies pour constituer un véritable outil de lecture, d’expression, constructif et accessible à tous. Une participante élue du personnel a relevé justement, qu’avant de mettre en place de nouveaux outils, il fallait veiller à noter les différents niveaux d’accès au numérique, en fonction des secteurs d’activité, les salariés de l’industrie n’ayant pas le même rapport avec cet outil que ceux du tertiaire.

Le numérique, atout ou ennemi du syndicalisme ?

« Le numérique percute l’état de fait qu’être cadre en France est plus un statut qu’une mission, or qu’est-ce que cela implique-t-il ? », est intervenu Jean-Paul Bouchet, secrétaire général de l’Union confédérale des cadres de la CFDT, rappelant que les managers sont encore trop souvent les oubliés du dialogue social alors qu’ils y jouent -ou pourraient y jouer- un rôle déterminant. « De mon avis, avant de s’engager dans de nouveaux outils de communication, il faudrait prendre le temps de vérifier que les représentants du personnel et les dirigeants travaillent pour et avec les salariés. Ensuite, on pourra se demander si le numérique ne serait pas l’outil qui permettrait de reconnecter les uns avec les autres ».
Guy Groux a poursuivi sur cette idée du rôle ambigu du numérique dans le dialogue social en avançant le parallèle entre le numérique et le taylorisme ou le fordisme. Si ces nouveaux modes de travail ont fait évoluer le fonctionnement des entreprises et les relations sociales, dans quel sens le digital va-t-il nous faire avancer ? « Le numérique favorise-t-il vraiment le syndicalisme ou n’est-il pas un autre moyen de contourner les usages établis ? » a lancé le directeur de recherche du Cevipof, comme un sujet de philosophie à résoudre. « Face à la défiance qu’il fait entrer dans l’entreprise, modifiant les rapports de force, en même temps que les pouvoirs s’horizontalisent, il semble nécessaire que les directions et les organisations syndicales trouvent le moyen de travailler différemment pour améliorer leurs relations sociales », a-t-il poursuivi.

La formation nécessaire de chaque acteur du dialogue social

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Nicolas Péjout, directeur de la formation continue de Sciences Po Executive et Bénédicte Tilloy, DRH SNCF Réseau ont clotûré le Digilab.

Présent lors des débats, Jérôme Chemin, secrétaire national, union confédérale des cadres de la CFDT, a ajouté que la professionnalisation des élus du personnel par la formation, dans ce domaine comme dans les autres, est essentielle pour faire progresser la qualité du dialogue social. « Le numérique est un outil qui accentue les relations sociales. S’il s’avère qu’il retraite les messages de la base, alors le délégué du personnel, doit être réhabilité dans son rôle avec ce nouvel outil », être formé à son usage donc.

 

Philippine Arnal-Roux