Des syndicalistes formés à Sciences Po, au nom du dialogue social

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La qualité des intervenants est apprécié des stagiaires.

La certification « Culture économique et sociale » créée en 2009 à Sciences Po Paris à l’intention des syndicalistes de grandes entreprises a été inscrite récemment sur les listes du Copanef, rendant cette formation éligible au CPF. Comment a-t-elle évolué en six ans d’existence ?

Créée sur une idée de l’association Dialogues (anciens de la CGT du monde de la banque-assurance), le cursus initial de 20 jours était présenté sous la forme d’une VAE, inauguré par une première promotion de 15 syndicalistes d’Axa France, auxquels il avait été promis, à l’issue de la formation, d’accéder à un échelon supérieur. Aujourd’hui, faire une VAE à Sciences Po n’est plus possible, explique Ambroisine Bourbon, responsable de formation. « La maquette de ce type de cursus est trop compliquée à mettre en place. Les formations se composent de modules complémentaires et la VAE réclame de pouvoir être validée module par module. »

Expérience syndicale solide exigée

Le certificat d’origine a ainsi évolué en un cursus de 13 jours, répartis en sessions de 2 ou 3 jours sur six mois, plus conventionnel et qui a été inscrit en octobre 2015 sur les listes officielles du Copanef. L’Executive, formation diplômante pour cadre, réclame en principe des prérequis, soit une formation initiale bac +2 minimum et au moins 5 ans d’expérience professionnelle à un poste d’encadrement ; des dérogations sont possibles, mais les jeunes syndicalistes à la culture et à l’expérience trop légères ne sont plus les bienvenus. Christelle Millet, cadre chez LCL est, pour sa part, entrée en syndicalisme il y a six ans, attirée par les valeurs de la CGT. En s’engageant dans ce cursus exceptionnel en 2013, elle voulait « s’ouvrir à d’autres perspectives, sortir et avoir un regard nouveau sur [son] entreprise ».

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Christelle Millet, cadre chez LCL, RS CGT au CE pour l’Est de la France. Photo : Sciences Po Paris

« Mon travail, c’est de défendre les droits des salariés »
Christelle Millet, cadre chez LCL, RS CGT au CE pour l’Est de la France

« A quoi on s’attendait avec cette formation ? A prendre du recul par rapport à notre entreprise, à notre conception de la société, des relations sociales. Dans cette formation, j’ai apprécié la diversité et la compétence des intervenants. J’ai appris beaucoup de choses : comment fonctionne l’économie, pourquoi on en est là du capitalisme, etc. J’ai surtout constaté que si au sein de l’entreprise, nous ne sommes pas capables de composer une intersyndicale, dans un autre contexte, celui de la formation, nous sommes arrivés à avoir un échange constructif. Je me suis rendue compte aussi que les clivages syndicaux étaient surtout politiques, et concentrés à Paris. Moi, mon travail, sur le terrain, c’est de défendre les droits des salariés. »

Un équilibre recherché des étiquettes syndicales

La formation pour accéder à la certification « Culture économique et sociale » se déroule en « intra », c’est-à-dire qu’elle réunit une dizaine de salariés d’une même entreprise ou d’une collectivité, la plupart de dimension nationale (Axa, Total, LCL, Mairie de Suresnes, PSA, Saint Gobain), sans pré-requis affichés de diplôme ou d’expérience professionnelle. Cependant, promotion après promotion, les responsables du programme ont fait évoluer ces critères. Ainsi désormais, l’équilibre des étiquettes syndicales dans la promotion est recherché, sans être facile à appliquer, plutôt qu’une composition qui reflèterait le paysage représentatif de l’entreprise. Autre évolution : la durée de la formation est passée de 9 à 13 jours avec l’ajout, aux modules théoriques de culture économique, sociale et d’histoire du syndicalisme, de modules plus pratiques, méthodologiques et de mises en situation, réclamés par les participants eux-mêmes, sur le management, l’expression publique ou encore la négociation. De l’avis des « étudiants », le travail personnel à fournir est souvent sous-estimé et l’investissement personnel, en parallèle d’une vie professionnelle chargée n’est pas toujours facile à concilier. C’est aussi ce qui fait la valeur de la certification décrochée à la fin.

« Management », un gros mot

Si le mot « management » a d’abord été perçu par les syndicalistes comme un « gros mot », raconte Ambroisine Bourbon, ils ont rapidement compris l’intérêt de ce module qui s’adresse avant tout à des secrétaires de CE ou des cadres syndicaux, qui « encadrent », sont susceptibles de le faire ou ont un rôle d’organisation dans le cadre de leur mandat. « J’estime que je suis leader, mais je ne « manage » pas les syndiqués, redéfinie Christelle Millet qui juge ce terme trop « directif, à connotation commerciale ». « J’essaye de les amener à faire des actions ensemble, à agir collectivement. Je ne crois pas qu’un syndicat se gère comme une entreprise… Contrairement aux gens de la CGC, dont certains ont même fait un mémoire sur le sujet, ajoute-t-elle. La formation Executive pour les syndicalistes se termine en effet par la préparation et la soutenance orale d’un « mini-mémoire » individuel devant un jury de trois personnes : un enseignant-chercheur de Sciences-Po, un représentant de l’association Dialogues et le tuteur d’une autre promotion de la même formation. Le sujet choisi est libre et doit avoir un lien avec le mandat du candidat. Il n’est pas exigé de traiter un cas réel ni de conclure sur des préconisations, mais plutôt de poser un postulat de départ et de l’argumenter de manière structurée.

La sélection, entre désignation et accord tacite

Depuis le lancement de cette certification, de 5 à 13 promotions ont été formées chaque année, ce qui aboutit, fin 2015 à 482 certifiés, soit 82 % des « étudiants » inscrits. De manière générale, la demande de formation émane de la direction ou de la direction des relations sociales de l’entreprise. Soit il est demandé aux organisations syndicales de proposer des noms de candidats à former (cela a été le cas par exemple chez LCL), soit la direction choisit elle-même et sélectionne, parfois à l’issue d’un long et lourd processus (comme chez PSA) les heureux « élus ». Parfois, comme chez GRDF, quand la direction se positionne contre l’idée de financer une formation dédiée à ses représentants du personnel les plus aguerris, ce sont les délégués syndicaux qui la réclament… et l’obtiennent.

 

Avoir des interlocuteurs à la hauteur

Le cursus proposé par Sciences Po entre généralement dans le plan de formation de l’entreprise, avec parfois une contribution du stagiaire à l’aide de son DIF. Désigné et convaincu de l’intérêt de suivre une formation à Sciences Po (!), le candidat doit fournir un dossier de candidature, une lettre de motivation et un CV. Dans leurs échanges avec l’établissement de la rue Saint Guillaume à Paris, les directions se disent motivées généralement par la perspective de voir revenir dans leurs murs « des interlocuteurs à la hauteur, surtout au niveau économique », ou « un dialogue social plus constructif », « des interlocuteurs capables de faire un pas de côté », soit prendre du recul, écouter davantage, avoir un esprit critique moins militant, etc., relate Ambroisine Bourbon.
Au final, l’objectif de départ de cette formation, celui de la valorisation du parcours syndical, s’est estompé, faisant plutôt place à un intérêt immédiat d’acquisition de compétences du côté des directions et de tremplin vers de nouvelles responsabilités pour les syndicalistes certifiés. Pour sa part, Christelle Millet va devenir coordinatrice syndicale régionale, souhaite s’engager plus avant en politique au niveau local et se portera candidate pour être juge prud’homal.

 

Nota : Une formation équivalente, visant à développer la culture d’entreprise et du dialogue social, mais destinée aux cadres d’entreprise a été inaugurée par Sciences Po avec une première promotion sous convention avec le SNSA (syndicat national des sociétés d’assistance) le 27 janvier dernier. 

 

Philippine Arnal-Roux

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